Je suis (presque) kenyane!

Le Dependant’s Pass, un sésame pour le conjoint d’expat

Ça y est, je croyais que le jour n’arriverait jamais. Après quasi 8 mois d’attente où j’avais perdu tout espoir, le Kenya s’est enfin décidé à m’adopter. Je ne compte plus les frais de visa que l’administration m’aura extorqués depuis août 2015. Cela fait à peine quelques jours que suis l’heureuse titulaire d’un Dependant’s Pass (permis de résidence) mais j’hésite encore entre sauter de joie ou fondre en larmes. C’est à dire que de ne pas exister du tout, je suis passée au stade d’ « appendice » de Mr Expat. Mon amour propre ne s’en est pas encore remis (dans mes veines court du sang ibérique!).

Pour un étranger comme moi, exister au Kenya en tant qu’individu à part entière demande à encourir la peine de 3 000 à 5 000 USD. Au vu donc de ces circonstances atténuantes, je me suis penchée très sérieusement sur la question du travail au noir et je ne peux qu’y adhérer entièrement, car même pour un volontariat reconnu en ONG des frais de « permis de travail » sont dus. Ici on aime le beurre et l’argent du beurre.

Vu de mon œil d’occidentale bien rangée, au Kenya pour le moindre petit aspect de la vie quotidienne on s’embarque dans une croisade. Un bel exemple: mon expérience récente auprès des services de l’immigration qui mérite bien que je la raconte en long, en large et en travers. Vous savez déjà que je suis bavarde par nature.

Alors j’y vais.

Le jour J, j’ai quitté mon domicile très tôt le matin afin d’être en mesure d’honorer mon rendez-vous auprès des services d’immigration avec moins de quarante minutes de retard. A Nairobi, c’est un délai tout à fait acceptable. Pour atteindre le centre ville, et malgré mon anticipation, je me suis quand même coltinée une heure d’embouteillage. Un lapsus interminable qui a laissé à mon chauffeur le temps de me relater les années noires du gouvernement du Président Moi (1978-2002), durant lesquelles le bâtiment vers lequel je me dirige, le Nyayo House (l’équivalent d’une préfecture) semble avoir servi de salle d’interrogatoires. J’ai ainsi profité de toutes sortes de détails croustillants sur les tortures infligées aux opposants du régime dans des cellules, dites secrètes, aménagées dans le sous-sol du bâtiment. C’est encore mieux que de lire le Daily Nation, l’un des principaux quotidiens du Kenya. Voyez donc dans quel état d’esprit je m’apprête à aborder les longues heures de paperasse qu’on m’a prophétisées.

Embouteillages en centre ville de Nairobi, Kenya

Malgré les bouchons, j’arrive avec 30 minutes d’avance sur l’avocat qui doit m’aider à traverser le labyrinthe de la paperasse kenyane (ci-après dénommée « mon ange gardien »). A peine entrée dans la grande cour du Nyayo House, je me sens déjà paumée. J’ai vu une longue queue (50 personnes approx) à droite, et cela m’a semblé logique de la rejoindre sans (me) poser des questions. A qui la faute ? Surement aux bonnes habitudes acquises en Europe. Ici : biiiip ! mauvais réflexe. Car lorsque mon ange-gardien téléphone pour me dire qu’il sera en retard (délai de tolérance, qu’est-ce que je vous disais ?) il me fait savoir que je dois y accéder  par l’aile de gauche. C’est seulement maintenant que je réalise que je suis la seule blanche à faire la queue.

Je fonce donc du côté opposé, en me préparant psychologiquement à faire des coudes pour accéder au bâtiment. Mais, personne au point d’accès.  De plus, le panneau d’accueil m’informe que je suis une future « Foreign national ». Ça se présente plutôt bien (mais ça c’était avant, avant que je ne finisse en « appendice » de mon époux).

Puis je me dirige tout droit au guichet 2 « Foreign Nationals Registration » où j’indique poliment que je suis venue « pour mon permis de résidence ».  Là, sans décoller les yeux du bureau, on m’envoie au guichet 9 pour « demandeurs ». Sauf qu’au bout de 10 minutes de file, et plusieurs tentatives infructueuses de faire comprendre que je n’ai pas besoin de demander ce foutu permis, qu’en vérité on me l’a déjà accordé et que je suis venue juste pour qu’on me prenne rapidement les empreintes, sans vouloir vous manquer de respect Monsieur le fonctionnaire !!! Je repars au guichet 3, qui me dirige, toujours les yeux cloués à ses chaussures (puisqu’il n’a pas d’ordinateur), au guichet 16  « Prise d’empreintes ».

Bref, au bout d’une heure mon-rendez-vous-de-40-minutes-de-retard se pointe. De deux choses l’une, soit cet ange gardien me tire bientôt d’affaire, soit on m’emmène en chemise de force. Quelqu’un va-t-il accepter AU MOINS de m’orienter ? ??

Ah bon, parce qu’il fallait que je commence par remplir des papiers ?
Retour à la case départ.

Repassage au guichet 2, on me tire toujours la tronche, on me file des documents et on m’installe dans la salle d’attente.  Le système d’appel écran est en panne (a-t-il jamais fonctionné ?). On m’appellera. Patience.

Une heure plus tard (j’arrive bientôt à la rubrique nécrologie, en fin de journal), j’entends un cri sidérant « Soniaaaaaaaaaaaaaaa ». Mon cœur fait un bond. Mais qui se permet une telle familiarité dans une préfecture de police, bon sang ! C’est elle, le cornichon du guichet 2 qui a encore interverti mon nom de famille. Tout s’explique.

Hop ! On me renvoie au guichet 5, sous le regard embarrassé de mon ange gardien qui se confond en excuses toutes les cinq minutes. Et l’attente repart… parmi des religieuses, des vieillards (mon dieu, mais ils attendent depuis quand ?) et un petit monsieur tout râleur (il n’y a pas de doute, il est français) qui part en trainant des pieds et en s’excusant, parce que ça lui a pris un quart d’heure de répondre à l’appel. « C’est qu’ils ont appelé par mon troisième prénom sur le passeport, bon dieu ! » Il n’y a que quelqu’un ayant vécu en France pour comprendre sa détresse. Cette fois-ci, je crois que j’ai bien trouvé ma place ;-).

Perdue dans mes pensées, et à regarder toute cette faune et flore que je viens rejoindre, je regrette avec amusement ne pas avoir choisi le métier de caricaturiste. « Soniaaaaaaaaaaaaa» …. C’est moi! Et là, dans la petite pièce de fonctionnaire, sous le regard globuleux du Chef d’Etat (elle me donne des sacrés frissons cette photo omniprésente dans les bâtiments du Kenya), j’ai participé à un cours de gouache pour enfants de maternelle. Au moins, ça change. La petite dame qui m’accueille est de super bonne humeur. J’ai même eu droit à un « Good mooooooorning Dear » très enthousiaste, juste avant qu’elle ne me plonge les dix doigts des mains (oui, les dix !) dans un seau d’encre noire, en faisant usage de la même force et dextérité que les masseurs de bain turc. Et pim, et pam, et pim, et pam, et pim, et pam ! L’une après l’autre, j’y ai laissé mes empreintes digitales pour la postérité des archives de police kenyanes. Malgré la délicatesse de m’avoir tendu une lingette nettoyante, j’ai encore les ongles d’une charbonnière. Et, attendez, ce n’est pas encore fini…

Rebelote ! Je reviens au guichet 1 pour qu’on tamponne (aaaaaaa-lléluia !) mon passeport. J’ai été à deux doigts de faire la « ola » devant les 150 personnes en train de dépérir dans la salle d’attente. Mais je me suis ravisée en imaginant la honte de mon ange gardien, et j’ai bien voulu lui épargner le sale quart d’heure. C’est grâce à lui si on est tirés d’affaire, je lui dois bien ça.

En définitive, cela m’aura pris 3 heures, alors qu’en vérité je m’étais préparée à y passer la journée. Même le chauffeur, en me voyant arriver triomphante sur le parking « I am finally Kenyan ! » m’a regardé incrédule et a demandé si je n’avais pas eu à payer très cher le bakchich. Et non, pour une fois, je n’ai pas eu à débourser un seul shilling (d’autres l’ont déjà fait en mon nom). C’est ce qu’on appelle ici une journée réussie.

Vous vous demandez surement à quoi bon tout ce cirque, si le permis de résidence ne permet pas de me faire embaucher libre et gratuitement. Et bien, les avantages sont non négligeables puisque maintenant que j’ai le Dependant’s en poche, je peux:

A- sortir et entrer au Kenya sans continuer à subir l’interrogatoire fastidieux des agents du contrôle de passeports de l’aéroport (T’es qui ? Tu fais quoi là ? C’est qui lui ? Pourquoi ? Ok, maintenant tu paies encore visa).

B- cesser d’offrir au gouvernement 45€ de visa touriste à chaque fois que je prends un avion en aller-retour à Nairobi. Je leur verse une petite fortune depuis août de l’an dernier et je ne compte plus les sous que l’employeur de Mr. Expat aura versés pour me maintenir le statut de « visiteur temporaire » tous les trois mois.

et C- visiter les grandes réserves et parcs animaliers au tarif « résident », c’est-à-dire 8 à 10 fois moins cher qu’un touriste étranger. Avant mon permis de résidence, des vacances aux Seychelles étaient bien plus raisonnables.

Les cinéphiles, vous connaîtrez sans doute le film cubain La Mort d’un bureaucrate. Sinon, il devient urgent de le visionner.  Ce film est sans équivoque l’une des plus belles illustrations de l’absurdité qui caractérise l’univers de la bureaucratie, et permet d’examiner avec encore plus d’humour l’expérience que je viens de vivre. Après le Nyayo House avec ses agents et ses procédures saugrenues, j’ai le sentiment que les longueurs et embûches propres à nos préfectures européennes ne leur arrivent même pas à la cheville.

Et pour vous, ça s’est passé comment toute la paperasse?

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4 réflexions sur “ Je suis (presque) kenyane! ”

  1. Felicitations! Belle etape et oui, si les meandre des administrations pour obtenir des visas sont souvent compliquees, il semble tout de meme que le Kenya merite une palme!…
    Au fait, ca ne risque pas de te causer des soucis d ecrire un tel article, maintenant que justement en plus, tu es residente?… (C’est peut etre des vieux restes d avoir vecu en Chine…)
    Quand a etre une appendice de Mr. Expat, oui, c est une horreur pour l’amour propre… Je l ai atrocement mal vecu en arrivant en Thailande, et ca a ete un grand soulagement le jour ou j ai pu avoir un visa « personnel ». Courage 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Salut Maman-tout-terrain! Je te remercie de ta bienveillance (du coup tu m’as fichu la trouille ;-)). Oui, je vois un peut la paranoia de la Chine… Je ne pense pas que le gouvernement ici soit réceptif à ce type d’ironie, depuis quelques semaines il est très occupé à faire taire les éclats de violence qui démarrent déjà en prévision des éléctions présidentielles de 2017. D’autre part, dans mon récit (très personnel) je ne m’attaque à personne en particulier, je ne fais que parodier un système de bureaucratie qui, bien regardé, n’est pas beaucoup mieux ailleurs. Je pense aux situations (insensées)que j’ai vécu auprès des préféctures françaises lors de mon installation à Paris en 2000! (et j’avais un passeport européen!). Apparemment la Chine n’est pas mal non plus. Dans des pays comme le Kenya, ce qui m’amuse le plus, ce sont les airs de pouvoir que des petits et insignifiants fonctionnaires emploient face aux civils. C’est triste à dire, mais les locaux en souffrent bien plus que les étrangers. On est loin d’avoir intégré la notion de justice ici (en revanche, se faire justice soi-même est monnaie courante). J’espère que pour la famille-tout-terrain, la paperasse aura été plus douce en Thaïlande 😉

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  2. Moi je crois que ça valait bien une petite ola tout ça, après tout tu es hispano-kenyane non ? 😉
    Bon, chez « nous » c’est pas mal aussi au niveau galère administrative pour les visas, enfin disons que c’est long et complexe mais que le gouvernement chinois n’en profite pas pour se sucrer sur ton dos à toutes les étapes (ça tombe bien, le visa touriste coûte 80 €, si on devait le renouveler tous les deux mois ça finirait par faire cher, d’autant qu’il faut sortir du territoire pour le refaire…).
    Je me demande dans quelle mesure il n’y a pas une sorte de culture du bizuthage autour de ces questions d’obtention de résidence permit 🙂

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    1. Wow 80€! Ici, c’est long, complexe et aussi injuste. Car ceux qui travaillent pour des entreprises privées sont confrontés au parcours du combattant. Alors que les passeports diplomatiques/plaques rouges (UN, ambassades et autres), eux et leur familles, l’ont presque automatiquement à l’arrivée, en vertu des accords avec la France, bla, bla, bla… et ne payent pas de frais de visa. Mon mari a attendu 4 mois rien que pour le permis de travail! Mon permis de résidence conjoint arrive périmée de 8 mois, dans moins d’un an, je recommence le cirque… Et pendant qu’il nous oblige à faire les « touristes », le gouvernement kenyan va bien se sucrer côté impôts (car pour ça, il veut bien qu’on soit résidents dès le premier jour). Je peux te dire que lorsqu’il s’agit de fric, le Kenya ne perd pas le nord.. J’en connais qui quittent bientôt le pays en fin de contrat sans que le permis de leur conjoint n’ait pas eu le temps d’être renouvelé. C’est bien ce que je dis dans le billet: le beurre et l’argent du beurre. La culture du bizuthage, tu dis? Ici, on est tous d’accord que c’est la culture de l’argent facile. Tout a un prix, mais tu ne le connais jamais à l’avance! 😉

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